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Recension d'un ouvrage de Le Breton "sociologie des émotions"

Recension d'un ouvrage de Le Breton "sociologie des émotions"

par Céline CHANTEPY-TOUIL,
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La construction sociale de l’émotion, D. Le Breton

L’émotion n’a pas de réalité en soi, ne puise pas dans une physiologie indifférente aux circonstances culturel- les ou sociales. Elle s’inscrit plutôt à la première personne au sein d’un tissu de significations et d’attitudes qui imprègne simultanément les manières de la dire et de la mettre physiquement en jeu. Elle est donc une émanation sociale rattachée à des circonstances morales et à la sensibilité particulière de l’individu. Elle n’est pas spontanée, mais rituellement organisée, reconnue en soi et signifiée aux autres, mobilise un vocabulaire, des discours. Elle relève de la communication sociale. L’individu ajoute sa note particulière et brode sur un motif collectif susceptible d’être reconnu par ses pairs, selon son histoire personnelle, sa psychologie, son statut social, son sexe, son âge, etc. L’affectivité est l’incidence d’une valeur personnelle confrontée à la réalité du monde.

Pour qu’une émotion soit ressentie, perçue et exprimée par l’individu, elle doit appartenir sous une forme ou sous une autre au répertoire culturel de son groupe. Un savoir affectif diffus circule au sein des relations sociales et enseigne aux acteurs, selon leur sensibilité personnelle, les impressions et les attitudes qui s’imposent à travers les différentes circonstances de leur existence singulière. Les émotions sont des modes d’affiliation à une communauté sociale, une manière de se reconnaitre et de pouvoir communiquer ensemble sur le fond affectif proche. « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour » dit finement La Rochefoucauld.

Les émotions qui nous traversent, et la manière dont elles retentissent en nous, s’alimentent dans des orientations de comportements que chacun exprime selon son style, selon son appropriation personnelle de la culture qui le baigne. Elles sont donc identifiables au sein d’un même groupe puisqu’elles relèvent d’une symbolique sociale. Leur émergence est liée à l’interprétation propre que donne l’individu d’un évènement qui l’affecte moralement et modifie ainsi de façon provisoire ou durable son rapport au monde. Elles traduisent sur un mode significatif aux yeux des autres la résonance affective de l’évènement. Elles ne sont pas une émanation singulière de l’individu, mais la conséquence intime, à la première personne, d’un apprentissage social et d’une identification aux autres qui nourrissent sa sociabilité et lui signalent ce qu’il doit ressentir, et de quelle manière, dans ces conditions précises. Le déclenchement des émotions est nécessairement une donnée culturelle tramée au coeur du lien social. D’une certaine manière, l’émotion est soufflée par le groupe qui attache une importance particulière à l’évènement. Son émergence, son intensité, sa durée, ses modalités de mise en jeu, son degré d’incidence sur les autres, répondent à des incitations collectives susceptibles de varier selon les différents publics et la personnalité des acteurs sollicités. L’émotion est la définition sensible de l’évènement tel que le vit l’individu, la traduction immédiate et intime d’une valeur confrontée au monde.

Rappelons pour conclure que les émotions se donnent à comprendre aux autres à travers une symbolique corporelle. Tout individu est donc susceptible de jouer avec son ressenti pour faire accroitre aux autres des émotions qu’il ne ressent pas, mais qu’il sait mettre en scène. Il est aisé ainsi de manipuler ses propres sentiments pour manipuler ceux des autres. Le jeu sur la scène est pensable parce que la comédie est d’abord sur la scène sociale. Dans la condition humaine, l’émotion ne relève pas d’une nature mais d’une culture. Le comédien l’illustre à merveille. Il instruit aux yeux du public une croyance à son rôle grâce au travail d’élaboration, d’interprétation (dans tous les sens du terme) qu’il en donne. Mais la transformation n’est possible que parce que les passions ne sont pas érigées en nature, mais sont le fait d’une construction sociale et culturelle et qu’elles s’expriment dans un jeu de signes que l’homme a toujours la possibilité de déployer, même s’il ne les ressent pas…