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La pensée extrême - Gérald Bronner

La pensée extrême - Gérald Bronner

par Johann RONY,
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La pensée extrême manifeste l’attitude de certaines personnes à sacrifier ce qu’ils ont de plus précieux (leur vie et celle des autres) au nom d’une idée. Si chez tout un chacun, ça renvoie à un sentiment d’incompréhension, d’irrationalité, peut-être même de folie, Gérald Bronner, dans son livre la pensée extrême, propose une autre analyse.

 

Pour G. Bronner, l’extrémiste n’est pas un fou irrationnel. Au contraire, les « extrémistes » sont souvent des personnes qui ont un haut niveau de qualification.  Il faut ainsi distinguer la façon dont l’individu est amené à croire et la croyance constituée. L’éducation confère à l’individu une certaine disponibilité mentale, une forme d’élargissement de son horizon intellectuel. Cet élargissement va souvent de pair avec un affaiblissement de l’autorité de la connaissance officielle, en ce qu’elle est comprise comme définitive.  Les personnes instruites sont plus sensibles au fait que la science propose des réponses au « comment ? » et non au « pourquoi ? », ce qui les dispose plus que les autres à la séduction qu’exerce l’empire des croyances (les savoirs officiels étant alors fragilisés). Les arguments qui soutiennent ces croyances pouvant être subtiles ou techniques, ça leur confère une allure de vérité voire de scientificité.

Bronner rappelle que toute sorte de croyance cohabite dans notre cerveau, croyances souvent contradictoires. Cette incohérence est une condition normale de la pensée. « Elle est à la fois inconsciente, mais les aléas de notre vie nous amène à nous confronter à ces contradictions internes dont nous nous accommodons tant bien que mal. L’extrémiste, lui, entreprend un travail herculéen de mise en cohérence de son esprit, un travail de purification (…) Il suit désormais jusqu’à son terme un axiome 1er, considéré comme l’engageant dans une vie meilleure». Ça lui donne l’impression de mettre de l’ordre dans sa vie, que les choses sont ainsi plus simples et plus claires.

 

Aussi, dans son ouvrage, Bronner propose une définition de la pensée extrême. Pour lui, on peut la définir comme une adhésion inconditionnelle à une croyance extrême.

Tout individu est traversé par des énoncés contradictoires qui coexistent dans son esprit (forme de concurrence intra-individuelle entre idées). Mais l’homme ordinaire n’adhère inconditionnellement qu’à des valeurs qui ne nécessitent pas beaucoup de sacrifices pour être défendues ; ce sont souvent des valeurs qui constituent le socle de la vie sociale. Ce n’est donc pas qu’un rapport inconditionnel qui constitue la pensée extrême, c’est le fait d’adhérer radicalement à une idée radicale.

 

 

Mais alors, comment expliquer que le caractère inacceptable des énoncés auxquels ils adhèrent ne leur apparaisse pas avant qu’ils finissent par y adhérer ?

Bronner propose plusieurs facteurs explicatifs :

*Un escalier dont les 1ères marches sont toutes petites.  Les extrémistes s’installent de manière très progressive, par étapes, dans un système de croyance que le sens commun trouve absurde (Processus incrémental). C’est pour cela que c’est si difficile de faire revenir en arrière un esprit qui s’est converti. Un contre argument ne suffit pas, il faut tenir compte du fait qu’elle s’enracine dans une histoire longue.

 

*L’importance du groupe : Tout groupe social (famille, amis, professionnel, sportif, etc.) a tendance à favoriser un entre soi. Mais ces réseaux sont en concurrence les uns avec les autres, car nous appartenons à différents réseaux qui ne sont pas toujours cohérents, nous obligeant à bricoler continuellement une identité. L’extrémiste cherche, lui, à se rasséréner auprès de ses pairs : « plus il y a de monde autour de moi qui croit la même chose que moi, moins ça me coûte d’endosser cette croyance ». D’où la volonté des groupes sectaires de couper toute relation avec la vie sociale antérieure. Cela permet de marquer le renouveau, et ainsi d’éviter toute concurrence cognitive.

De même, le fait d’adhérer à une croyance minoritaire amène souvent à endosser un engagement plus ferme, parce que l’adepte est alors soumis à une contradiction plus importante sur le marché des idées. Les individus ayant un rapport inconditionnel à une croyance sont plus présents dans les groupes minoritaires que majoritaires.  Le groupe joue donc un rôle important dans l’explication de la pérennité de la croyance extrême en milieu hostile.

 

*L’adhésion par frustration. Le sentiment personnel d’humiliation est à comprendre dans une perspective beaucoup plus large de l’humiliation de tout un peuple, ce qui donne une direction à une colère que l’extrémiste ne savait pas où diriger jusque-là. La doctrine fait échos à une alchimie entre sentiments (d’indignité, d’humiliation…) et les constatations que l’individu pense avoir fait (impression de comprendre le monde qui leur paraissait insaisissable et hostile avant). Souvent, ces mouvements extrêmes donnent l’impression d’une possibilité de redistribution des cartes pour des personnes qui ont échoué professionnellement, scolairement, médicalement, émotionnellement, etc.

Le terroriste n’est ainsi pas une personne amorale. C’est au contraire une extrême sensibilité aux injustices qui l’entourent qui l’amène à franchir le pas.

 

En conclusion, Bronner propose quelques pistes de travail avec ces jeunes.

Il invite à ménager coûte que coûte une concurrence cognitive affective entre la doctrine extrémiste et les valeurs ordinaires. Pour cela, il faut maintenir à tout prix le lien avec l’adepte. Le réflexe pourrait être de vouloir convaincre l’adepte que sa croyance est un mauvais choix ou qu’il en fait une mauvaise interprétation, ce qui est une erreur selon Bronner parce que cela va enfermer l’adepte dans sa croyance (surtout que cette tentative de détourner l’adepte de la vérité est souvent prophétisé par les prédicateurs).

L’auteur conseille de ne surtout pas se moquer,  ni contredire les doctrines que l’adepte va endosser, mais au contraire de feindre de s’y intéresser. En effet, les critiques seront mieux reçues par la suite si elles viennent de quelqu’un qui n’est pas hostile à la théorie. A un moment, l’adepte aura des doutes, parce que, passé l’enchantement de la découverte, les difficultés doctrinaires et matérielles apparaissent. Il s’agira alors de ne pas critiquer, mais de poser des questions pour stimuler l’esprit critique (les doutes seront en effet ressentis comme une honte et non le retour d’un esprit critique). Il ne faut pas s’attaquer aux éléments centraux de la croyance, mais à ceux plus périphériques qui ont permis sa radicalisation. L’auteur insiste également sur le fait de ne pas favoriser un rapport abstrait à la théorie, et donc de réassocier souvenir, émotions, sentiments que l’adepte entretien vis à vis de la croyance, et des actions qui en découlent. 

 

Références du livre: G. Bronner. La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques. Paris, Denoël, 2009, 348 p.